La statue de l'Homme à tête d'Ulysse :
iconographie et stylistique

 

 

Ce personnage joue un rôle quelque peu énigmatique sur les portails rémois.
Son nom tout d'abord étonne le néophyte. Il ne doit rien à la signification de cette statue. Ne sachant pas comment le désigner avec certitude, les historiens lui ont attribué un nom rappelant son style. En effet, ce personnage massif est représentatif d'un atelier antiquisant présent à Reims dès avant 1220, dont il constitue l'un des plus beaux exemples.

 

 

Essai d'identification de l'Homme à tête d'Ulysse

 

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Seule certitude, ce personnage masculin porte le bonnet des Juifs de l'Antiquité et fut souvent présenté comme un prophète et parfois assimilé à Isaïe.
Qu'en est-il réellement ? Quelques indices, complétés par notre connaissance des portails rémois, permettent d'avancer une seconde hypothèse.

 

 

L'Homme à tête d'Ulysse. Cliché Lesecq.

© Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine

- Archives photographiques, MH001P70

 

Près de la moitié des statues-colonnes des portails occidentaux ne se trouvent pas à leur emplacement d'origine. En effet, les marques de pose gravées, que plusieurs d'entre elles portent toujours, ne désignent pas forcément l'emplacement actuel. Ce changement s'est probablement produit dès leur pose initiale, les marques étant les témoins d'une disposition correspondant au projet architectural initial de la façade.

 

On ne sait pas avec certitude si l'Homme à tête d'Ulysse se trouve aujourd'hui à l'emplacement prévu (aucune marque de pose n'a été retrouvée), mais l'on sait que ses quatre voisins de l'intérieur de l'ébrasement (Saint-Joseph, Marie, Siméon, une servante ?) ont été repositionnés pour se présenter en une seule et même scène de quatre personnages (Présentation au Temple) en lieu et place des deux prévues (deux fois deux personnages).

 

Par ailleurs, la statue de Joseph, sise à côté de notre Homme à tête d'Ulysse, est bien à sa place initiale, mais est probablement une des pièces les plus récentes des portails (son style en tout cas est très innovant).

Détail du relevé photogrammétrique des portails

© Centre de Recherche sur les Monuments Historiques, Paris, 1965

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Enfin, l'observation précise de l'Homme à tête d'Ulysse permet d'affirmer que celui-ci tenait de sa main gauche un attribut tout en longueur le long de son buste, peut-être la palme du martyr ou plus vraisemblablement un bâton fleuri, identique à celui tenu par le Joseph des Fiançailles de Marie situé juste au-dessus, sur les voussures.

L'hypothèse la plus séduisante verrait dans l'Homme à tête d'Ulysse une version ancienne de Saint-Joseph, probablement destinée à une scène de fiançailles, écartée et remployée à son emplacement actuel, un peu en dehors de tout contexte iconographique précis.


Il est intéressant de constater que dans le même temps, c'est-à-dire vers le milieu du XIIIe siècle, la cérémonie des fiançailles se déroule de moins en moins fréquemment devant la façade ou sur le parvis et commence à intégrer l'intérieur de l'église. Une évolution dont la modification des parties iconographiques de la cathédrale porte peut-être témoignage.

 

 

Le style de l'Homme à tête d'Ulysse

 

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Si le visage ou certains détails (barbe, proportions, massivité) dénotent effectivement l'appartenance d'Ulysse-Joseph au style dit "antiquisant", il n'en est cependant pas un des représentants les plus caractéristiques.

Le traitement des drapés, aux plis assez largement dimensionnés et parfois traités en fort relief, est plutôt un mélange des influences antiquisantes et amiénoises. Ses drapés ressemblent davantage à ceux des Rois de l'étage de la rose du transept (notamment le prétendu Charlemagne), qu'à ceux des productions de l'atelier antiquisant, plus souples, plus serrés, et moins profonds.


L'ensemble de ces caractéristiques permettent de situer notre Ulysse-Joseph parmi les premières productions de la façade, vers 1240-1245, c'est-à-dire au moment de la construction des parties hautes du transept.

L'Homme à tête d'Ulysse et grand Roi du bras sud du transept,

étage de la rose, vers 1230. Cliché Layoye, vers 1898.

© Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine

- Archives photographiques, MH030041