Entretien avec Nicolas Bulloz :
le sculpteur de l'Homme à la tête d'Ulysse

 

 

 

Le métier de sculpteur

 

La formation d'un sculpteur demande au moins dix ans.
Une fois acquise, l'expérience des chantiers monuments historiques est probablement la meilleure école qui puisse exister. Ce qui me passionne dans ce métier, c'est l'immense diversité à laquelle nous sommes confrontés. Chaque nouveau cas apporte son lot de difficultés, nécessite une nouvelle réflexion, un temps d'imprégnation. De ce point de vue, notre travail est très proche de celui des traducteurs, qui doivent respecter le texte et son esprit.

 

La confrontation avec les grands chefs-d'œuvre incite à se dépasser. J'aime travailler avec la statuaire monumentale. Cela me donne le sentiment de participer à une œuvre magistrale, totale, et d'apporter ma pierre à l'édifice. Travailler sur un monument religieux nécessite également une approche spirituelle.
J'ai une insatiable curiosité du monumental.

 

 

 

Griffon pour l'église de Rembercourt-aux-Pots (Meuse) © Nicolas Bulloz

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Chaque chantier est une rencontre, avec le monument tout d'abord, mais aussi avec l'artiste dont je reproduis l'œuvre. Qu'il s'agisse d'un artiste reconnu ou d'un artisan resté anonyme, il est toujours intéressant de chercher à retrouver la personnalité du créateur.

Il faut travailler sans jugement. Eventuellement même en étant content de reproduire quelque chose qui s'éloigne radicalement de ses goûts personnels. Il est important d'être en accord avec ce que l'on reproduit.

 

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Sculpture d'une voussure au portail de l'église Saint-Nicolas de Rethel © Nicolas Bulloz

Quelques réalisations

Les voussures de l'église Saint-Nicolas de Rethel (Ardennes)

 

Ce chantier date d'une vingtaine d'années. Il est probable qu'une reconstitution de ce type, conçue ex nihilo, ne serait plus concevable aujourd'hui. Il s'agissait de compléter les voussures manquantes avec l'aide seulement de celles subsistantes et de fragments de personnages retrouvés sur place. Cette expérience de création et d'intégration à l'architecture, au style, était intéressante. Les éléments conservés m'ont poussé à l'élégance formelle, à un certain maniérisme gothique. Il a fallu imaginer des scènes crédibles (histoire de saint Nicolas) tenant compte des arrachements et des fragments retrouvés. Un exercice difficile.

 

 

La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Troyes (Aube)

 

Le chantier de ce monument, dont le décor est d'une grande virtuosité, m'a occupé pendant neuf ans. Ce que j'aime dans ce cas c'est le jeu. Finalement, le métier de sculpteur est un métier assez ludique !
Il y a beaucoup de suites de crochets, tous différents, qu'il fallait reproduire avec leurs spécificités. Le danger était de ne faire intervenir que sa dextérité pour réaliser son crochet idéal, que l'on aurait répété à l'infini. Mais dans ce cas on s'ennuie, on s'appauvrit, et on finit par appauvrir l'édifice.


Chaque monument a à la fois un intérêt global (lorsqu'il est pris dans son ensemble) et un intérêt spécifique (des parties prises isolément ou dans leurs relations). Il faut passer beaucoup de temps à regarder, sans craindre les allers-retours, du plus grand au plus petit et inversement.


Les formes du gothique dit "classique" offrent peu de liberté. Avec le gothique flamboyant, c'est un peu le contraire : le sculpteur doit être prêt à délirer. C'est un art très spatial.

Le temps que j'ai passé à la cathédrale de Troyes m'a permis de bien intégrer le monument, dans le geste. Cette situation permet d'arriver à être très libre dans la contrainte. La sculpture "venait" plus vite, inspirée des œuvres voisines. Pour les chimères, il suffisait que je me fasse peur, et le geste venait alors de lui-même.

 


Eglise Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Villenauxe-la-Grande (Aube)

 

Il s'agissait de terminer le programme iconographique (frises des contreforts) tout en s'inspirant de l'existant, en respectant les styles rencontrés : certains reliefs étaient de qualité, d'autres moins. Ces derniers, plus maladroits, avaient un petit côté attachant qu'il fallait respecter.

 

 

Château de Buzancy, XVIIIe siècle (Ardennes)

 

Je devais faire le symétrique d'une tête de vache sur le côté d'un oculus. La maquette préparatoire a été montée en plâtre à partir des vestiges subsistants de la pierre d'origine. Travail assez ludique. Aurions-nous dû restituer les cornes, qui n'étaient pas documentées ?

 

 

Oculus du château de Buzancy

© Nicolas Bulloz

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Hôtel de ville de Châlons-en-Champagne (Marne)

Le fronton de la façade date de la fin du XVIIIe siècle. On y voit une femme personnifiant la Ville de Châlons, en présence de putti symbolisant l'agriculture, l'industrie et le commerce. En 1793, la couronne qui ornait la tête de la femme avait été remplacée par un bonnet phrygien. Le choix a été de restituer la couronne, en complétant les parties manquantes à partir des fragments restant.

 

 

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Pietà de Sainte-Savine (Aube)

 

Il s'agissait de réaliser la copie à l'identique d'un original bien conservé, du XVIe siècle, mais qu'il était nécessaire de mettre à l'abri. Lorsque l'on demande à deux personnes de photographier le même objet, le résultat est différent. En sculpture, c'est la même chose. Inconsciemment et indépendamment de sa volonté de rester au plus près de l'œuvre originale, le sculpteur laisse passer un peu de sa sensiblité dans sa copie.
Cette sculpture m'a beaucoup appris, notamment sur les partis pris du sculpteur : la verticale à droite de la tête et du bras du Christ, le corps du Christ exactement dans la diagonale de la composition, l'utilisation optimale de la pierre.

 

 

Pietà de Sainte-Savine (détails)

© Nicolas Bulloz

Un prophète du portail sud de la cathédrale de Reims (Marne)

 

La reconstitution de cette œuvre a été complexe car il ne restait que des indices diffus (vestiges de l'original, photos partielles et difficiles à interpréter). Dans le respect des préconisations en vigueur aux monuments historiques, le bras gauche, non documenté, n'a pas été restitué. Je pense cependant que cela n'aurait pas changé le sens de cette statue qui, par ailleurs, joue un rôle essentiel dans l'équilibre général de la sculpture.

 

 

 

 

 

Prophète du portail sud de la cathédrale de Reims

© Nicolas Bulloz

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Biographie de Nicolas Bulloz

 

Né en 1955, décédé en 2012.

Elève d'architecture d'UP4, orientation vers la sculpture en 1975. Inscription à l'ENSBA de Paris.

Diplômé en sculpture, il a suivi l'enseignement de M. Plin en dessin, E. Martin en modelage, et J. Cardot en taille directe.

Formation sur les chantiers avec :
- Barbier à la cathédrale de Chartres et de Rouen (Architecte en chef des monuments historiques : YM Froidevaux)
- Santelly au Louvre
- Bourdet à la cathédrale de Reims (Architecte en chef des monuments historiques : B. Vitry et Y. Boiret)

Création de l'atelier en 1984
Depuis, il se consacrait aux monuments historiques. Il a assuré les chantiers de sculpture avec J.-M. Musso.

Il a enseigné la sculpture de la taille directe aux Ateliers des Beaux-arts de la ville de Paris à partir de septembre 2002.